Chamonix, Mecque de l’alpinisme ?

8 août 2008
Si l’on demande à un alpiniste quels sont les aspects les plus difficiles de son sport favori, bien souvent sa réponse évoquera l’effort physique, les effets de l’altitude et du manque d’oxygène ou encore les escalades vertigineuses et la peur de tomber dans le vide. Mais il est une épreuve encore bien plus redoutable qui guette l’alpiniste qui emprunte le téléphérique de l’Aiguille du Midi à son retour de course. J’ai eu l’occasion de vivre cette expérience il y a quelques jours et je ne résiste pas à l’envie de partager celle-ci avec vous.

Tout d’abord, plantons le décor: vous venez de marcher 10 heures ou plus, vous avez gravi un sommet à plus de 4000 mètres et avez subi les effets de l’altitude (nausées, maux de têtes, somnolence… pour n’en citer que quelques uns) et, comme si cela ne suffisait pas, vous venez de remonter les 300 mètres de dénivelée et avez parcouru l’arête aérienne pour rejoindre la gare du téléphérique qui va vous permettre de regagner la vallée rapidement et en toute sécurité.

Première épreuve: la plateforme d’arrivée. Il s’agit d’une zone qui ne doit guère dépasser les 15 mètres carrés où les alpinistes au départ s’équipent et où ceux qui reviennent de course enlèvent leurs crampons, se désencordent et rangent leur matériel dans leurs sacs avant d’aller prendre le téléphérique. Seul petit couac, ladite plateforme est généralement envahie de touristes qui trouvent beaucoup plus intéressant de venir admirer la vue depuis cet endroit alors qu’ils ont à disposition plusieurs autres terrasses aménagées rien que pour eux. A leur décharge, il faut reconnaître qu’il n’y a aucun panneau pour les informer que leur présence n’est pas souhaitée ici et qu’ils seraient mieux (et plus en sécurité) ailleurs. Certains, plus enhardis que les autres, n’hésiteront pas à se photographier mutuellement en prenant bien soin de se placer tout près de vous, même si cela implique de marcher sur vos affaires. Ils se garderont bien de vous demander la permission de vous prendre en photo car pour eux vous n’êtes rien de plus qu’une espèce de curiosité comme les animaux dans un zoo. Tout ce qu’ils veulent c’est une photo d’eux avec vous au premier plan (dans le meilleur des cas) ou dans un coin de l’image (lorsqu’ils ne sont pas doués en photo) histoire de ramener de leur voyage la preuve qu’ils ont côtoyé un véritable alpiniste! Et si vous ne me croyez pas, faites le petit jeu suivant: combien voyez vous de touristes et d’alpinistes sur la photo ci-dessous ?


Lorsque vous avez réussi à ranger toutes vos affaires dans votre sac sans vous faire piétiner, vous êtes mûr pour le test suivant que j’appellerai Le labyrinthe. La logique voudrait que, pour gagner le point de départ du téléphérique, on franchisse la passerelle reliant les deux pitons de l’aiguille, puis qu’on se dirige tout droit jusqu’au fond du couloir sur une distance d’environ 50 mètres. C’est d’ailleurs le parcours que l’on effectue en sens inverse lorsqu’on arrive depuis Chamonix avec la benne. Et c’est également le chemin que l’on suivait par le passé à une époque où les choses les plus simples semblaient également être les meilleures. Mais voilà, depuis que la Compagnie du Mont Blanc a repris la gestion du téléphérique il y a quelques années, des ingénieurs installés confortablement dans leurs bureaux parisiens (et certainement très bien payés) ont planché sur le problème et sont arrivés à la conclusion qu’il serait bien plus judicieux de faire traverser l’ensemble des installations à tous les visiteurs.

Donc, muni de votre sac à dos contenant tout votre matériel de montagne, vos 10 heures de marche dans les pattes et votre fatigue grandissante, vous voici parti sur un circuit découverte des couloirs de l’Aiguille du Midi à 3800 mètres d’altitude. Ca tourne à droite, puis à gauche, ça monte, ça re-tourne, ça monte encore… heureusement tout est bien fléché car si ce n’était pas le cas je pense que la gare serait hantée par les âmes de ceux qui ont lamentablement erré dans les couloirs sans jamais parvenir à retrouver le point de départ de la benne pour regagner Chamonix. Le moment que j’ai le plus apprécié, c’est le passage obligé par la boutique souvenirs, où l’on doit se frayer un passage au milieu des japonais qui hésitent entre les marmottes en peluche et les petits Mont Blanc sous cloche que l’on retourne pour faire tomber la neige. Le parcours du combattant se termine par la descente d’un escalier qui permet de revenir exactement au même niveau que celui d’où on était parti. On est juste monté et descendu l’équivalent de deux étages et on a parcouru quelques centaines de mètres. Si vous aviez encore quelque forces vives en arrivant au sommet de l’arête, vous êtes maintenant certain d’avoir totalement épuisé toutes vos ressources !

Mais ce n’est pas trop grave car vous avez atteint votre but et vous vous trouvez enfin au point départ du téléphérique. Il ne reste plus qu’à présenter votre billet au point de contrôle et vous pourrez ensuite entrer dans la cabine qui vous descendra tranquillement jusque dans la vallée. Et c’est à ce moment là que vous sursautez en entendant aboyer: « Avancez jusqu’au fond m’sieurs dames ! Enlevez les sacs à dos ! Serrez vous ! »… Le message se répète inlassablement et vous croyez d’abord à un enregistrement. Mais non, il s’agit bien d’un employé qui crie ainsi les mêmes consignes à longueur de journée, à croire qu’il est payé au nombre de fois qu’il prononce ces paroles. Brusquement toutes les images de montagnes que vous aviez emmagasinées dans votre tête depuis le début de la journée s’évaporent et vous voilà soudain plongé dans l’enfer du métro parisien aux heures de pointes. Les alpinistes ont même droit à un régime de faveur de la part des cerbères qui s’imaginent que si nous trimbalons des piolets sur nos sacs, c’est dans le seul but de pouvoir embrocher quelques touristes au passage. Vous voilà donc montré du doigt comme un vilain petit mouton noir tandis qu’on vous répète inlassablement de faire attention…

En attendant l’arrivée de la benne, je ferme les yeux et laisse vagabonder mon esprit vers un passé pas si lointain (je ne suis tout de même pas si vieille que ça!), une époque où non seulement on n’avait pas encore inventé le labyrinthe, mais où les hommes qui travaillaient ici étaient tous des montagnards. Lorsqu’on arrivait avec notre gros sac à dos et notre air fatigué, ils nous gratifiaient d’un sourire compatissant, nous demandaient d’où on venait et si la course s’était bien passée. Et lorsqu’on avait la malchance de tomber dans un moment de grosse affluence, les cabiniers s’arrangeaient pour nous caser par petits groupes dans les bennes descendantes, afin que l’on puisse rapidement aller prendre notre douche et profiter d’un repos bien mérité. Aujourd’hui, le travail des employés est plus simple: tout le monde est logé à la même enseigne et ce n’est pas parce que vous avez gravi un 4000 que vous n’allez pas faire la queue comme tout le monde… non, mais ! Et quand on sait que les jours de beau temps il n’est pas rare qu’il y ait plus de deux heures d’attente pour pouvoir redescendre en fin de journée, on s’imagine aisément le calvaire des alpinistes qui se retrouvent dans cette situation.

Sur ce coup là, j’ai eu beaucoup de chance car je suis arrivée à un moment où n’y avait pas grand monde et j’ai pu prendre une benne tout de suite. En passant à la gare intermédiaire du Plan de l’Aiguille je constate que tous les employés de la Compagnie du Mont Blanc bénéficient de la même formation puisque j’ai à nouveau droit aux consignes au sujet du sac à dos, sur le fait qu’il faut avancer le plus loin possible sur la plateforme ainsi qu’un rappel concernant l’interdiction formelle de donner des coups de piolets aux touristes. Franchement, la petite blondinette qui assure le service d’ordre, elle n’a pas l’air de se rendre compte que, là tout de suite, c’est pas vraiment aux touristes que j’ai envie de filer un coup de piolet… Mais bon, ici encore je ne m’attarde pas vraiment et je me retrouve rapidement sur le plancher des vaches dans la vallée. Là, je constate enfin une amélioration: alors que pendant des années la sortie de la gare se faisait par un étroit couloir et un escalier amenant le flot de touristes dans la direction opposée à celle du parking, il est dorénavant possible de quitter tout de suite les installations par une petite pente descendante directement à la sortie de la benne… enfin un changement positif ! Mais mon enthousiasme ne dure que quelques secondes et retombe rapidement tel un soufflé sorti trop vite du four. En effet, à cause des travaux actuellement en cours, des barrières ont été installées et celles-ci empêchent les piétons de gagner le parking par le chemin le plus court. C’était trop beau pour être vrai. Alors je prends une dernière fois mon courage à deux mains (ou plutôt à deux pieds) pour effectuer le détour de plusieurs centaines de mètres qui me permet enfin d’arriver à ma voiture.

Vous l’aurez compris, la Compagnie du Mont Blanc fait tout pour rentabiliser le téléphérique de l’Aiguille du Midi: on bourre un maximum de personnes dans chaque benne, les alpinistes sont dorénavant traités à la même enseigne que n’importe quel autre visiteur et mêmes les guides de montagne, accompagnés de clients, qui bénéficiaient autrefois de la gratuité se voient maintenant contraints de payer 25% du plein tarif… rien de nouveau sous le soleil me direz-vous, par les temps qui courent et dans une société où toute décision est désormais dictée par l’appât du gain.

Mais dans ces conditions, est il encore légitime d’affubler Chamonix du surnom de « Mecque de l’alpinisme » comme la Compagnie du Mont Blanc ose l’afficher sur son site Internet ?

Publié dans Alpinisme, Haute-Savoie, Humeur Tagués avec :
8 commentaires pour “Chamonix, Mecque de l’alpinisme ?
  1. cobraphil8 dit :

    Voilà un témoignage intéressant sur l’état d’esprit actuel… dans la Mecque du tourisme de montagne… Bravo pour tes périples alpins. a+
    Philippe

  2. manu dit :

    Voilà un témoignage qui fleure bon le mépris de classe pour les « touristes », comme vous dites. Oui, il y a du monde à Chamonix, et certainement aussi des milliers d’alpinistes du dimanche en trop. Dans ces conditions soit on accepte de partager la montagne, y compris avec les ploucs, Japonais ou pas, qui n’auront probablement pas la chance de revenir avant longtemps, soit on évite le mois d’août!!
    Au fait, oui, les piolets pointe en l’air dans une benne bondée, c’est dangereux, y compris pour les copains alpinistes, ça me semble une évidence.

  3. bibi dit :

    Merci pour votre commentaire qui me permet d’apporter quelques précisions:

    Tout d’abord je n’attribue aucun sens péjoratif au mot « touriste ». C’est juste pour moi la façon de désigner des personnes non autochtones en visite sur un lieu. Comme je voyage beaucoup, il m’arrive souvent de faire partie de ceux que je nomme touristes.

    Aucun mépris non plus de ma part vis à vis de ces visiteurs, bien au contraire: sans eux, le téléphérique de l’Aiguille du Midi n’existerai même pas.

    Je suis tout à fait pour le partage de la montagne, surtout en un tel lieu. Justement, si les responsables du site faisaient des choses simples telles que mettre un panneau explicatif aux abords de la plateforme des alpinistes pour expliquer aux visiteurs qu’ils ont d’autres terrasses à leur disposition ou bien ne pas obliger les alpinistes à traverser la boutique souvenir (où, avec notre sac à doc on a plutôt l’impression d’être un éléphant dans un magasin de porcelaine), la cohabitation n’en serait meilleure.

    Enfin, je fais toujours attention à mon piolet lorsque je me trouve au milieu d’une foule, dans une benne ou ailleurs (aucun accident à signaler en 25 ans!)… mais je n’ai simplement pas besoin qu’on me le répète 10 fois de suite. :o)

  4. manu dit :

    Bon, eh bien merci pour ces précisions qui dissipent en effet les malentendus.
    à bientôt dans la benne!
    e

  5. Christian dit :

    Salut Bibi,
    Et bravo pour ce coup de gueule ;-)
    Je crois que c’est la raison qui a fait que ne j’ai jamais accroché à la Mecque… et que je suis resté dans des massifs où la marche d’approche pour la montée au refuge remplace l’enfer des remontées. Et encore, je ne suis pas retourné à Chamonix depuis + de 10 ans et j’imagine que ca ne s’est pas arrangé.
    Allez, viens faire un tour dans les Ecrins et goute la joie de redescendre tranquillement vers la civilisation après une belle balade :-)
    Bonne journée à toi
    Bizzz
    Christian
    PS – tu ne dis pas ce que tu as acheté dans la boutique de souvenir ? la marmotte ou le mont-blanc sous cloche :o))

  6. bibi dit :

    J’ai acheté la marmotte ET le Mont Blanc sous cloche… :o))

  7. Christian dit :

    C’est vrai que tu as touché une GROSSE prime :o))

  8. CornoStella dit :

    Salut Bibi,

    Bien vu! Le passage du téléphérique peut effectivement ruiner les émotions accumulés en 10 heures de montagne. Evidement la traversée du labyrinthe et du gift shop me semble être une absurdité. Néanmoins un téléphérique, à la base, (et dans mon esprit un peu primaire), c’est pour les touristes. Dalleur comme tu le reconnais, sans touristes, pas de téléphérique (nous sommes d’accord, rien de péjoratif dans ce terme, moi-même étant aussi souvent touriste qu’alpiniste).

    Dans « un passé pas si lointain », les alpinistes montaient de descendaient … à pied ! D’ailleurs en dehors de Chamonix c’est toujours le cas. Et c’est pour cela que Mecque ou pas Mecque, comme Christian, je prends beaucoup plus de plaisir aux Ecrins, ou ailleurs.

    Le massif du Mont Blanc lui-même reste incontestablement pour les alpinistes le plus formidable terrain de jeu au monde. Mais Chamonix ne mérite pas le terme de Mecque de l’alpinisme. Capitale de l’alpinisme français, voire alpin, certes. Chamonix est à l’alpinisme « alpin » ce que Paris est à la France, avec tout ce que cela sous-entend. Ta comparaison de la benne avec le métro parisien n’était donc pas fortuite !

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Brigitte Djajsasmita

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